
C’est une mode aujourd’hui de parler de rapport entre religion et conflit.
Autant qu’il m’en souvienne, ce n’était pas le cas ni en Corée, ni en Indochine, ni en Algérie, pas plus d’ailleurs qu’on ne parlait alors de génocide.
Il faudrait s’interroger sur la raison pour laquelle, dans un univers que l’on dit de plus en plus sécularisé, cette question revient sans cesse, alors que le vingtième siècle a été très largement un siècle qui a martyrisé les religieux de toutes sortes… au fond, il existe chez beaucoup de personnes, une double conviction : se battre est archaïque, la religion est archaïque, donc se battre est religieux.
Cela dit, je concède volontiers que toute guerre est une guerre de religion, même si, dans le même temps, j’affirme que toute guerre est due à une absence de religion.
L’affirmation mériterait des nuances. Il peut exister des guerres où des personnes acceptent d’être payées pour risquer leur vie ; il peut exister des guerres où l’on trompe les soldats (surtout s’ils sont des enfants), en les enivrant ou les droguant. Il existe des guerres de désespoir.
Mais, généralement, on ne se fait pas tuer sans raison valable. Sans raison qui semble supérieure à la vie. Saddam Hussein, patron d’un parti laïc, le Baa’s (fondé par un catholique, Michel Aflak), enlève ses chaussures et va à la mosquée avant d’envahir le Koweit. Accepter le risque de la mort - et du sang - a toujours été une manière d’essayer de prouver la vérité sacrée de sa cause.
Incontestablement, les religions - je veux dire ici le christianisme, l’islam, le judaïsme, et même le bouddhisme - ont pu être utilisées pour sacraliser des causes… et pour ravaler l’humanité de l’ennemi au rang d’ « impur », d’ « infidèle ».
La sacralisation d’une cause est toujours une maladie de la pureté et de la vérité recherchée de manière absolue.
« On me fait haïr les choses vraisemblables
quand on me les plante pour infaillibles. »
Montaigne
Mais il y a belle lurette que les grandes religions ont été rejointes dans cette sacralisation de la vérité, dans ce besoin de pureté, par des systèmes de pensée qui sont souvent antireligieux : le nationalisme -l’amour sacré de la Patrie - rend le sang des ennemis impur, le marxisme, mais aussi une certaine conception de la raison, des droits de l’homme et du libéralisme. Il existe, dans les conversations, une manière d’opposer l’islam au progrès, qui ressemble fort à des prémices idéologiques pour justifier, par la force, l’imposition de la vérité démocratique et moderne… Monsieur Bush n’a pas quitté le pouvoir depuis si longtemps…
En fait, l’homme ou la femme religieux, comme chacun, peut être pris « par une ambiance », « par une idéologie »… Il fait partie de son peuple. Bien plus sa religion peut l’enfermer dans un groupe et ne plus lui permettre de rencontrer d’autres personnes, mais son métier est de désacraliser à temps et à contretemps ; la Bible m’apprend, pratiquement à chaque page, à dénoncer les idoles et à dénoncer tout ce qui, humain, est absolutisé au point de ne pas tenir compte de ses limites. Aujourd’hui, il nous faut lutter contre l’idole qu’est devenue la liberté. La devise française le fait en lui adjoignant les mots d’égalité et de fraternité, et les Juifs aiment raconter l’histoire suivante : « Un homme embarque sur un bateau, il s’assied et, lorsque le bateau est en mer, il se met à pratiquer un trou dans la coque avec son siège. Les autres passagers lui disent : tu es fou… Il répond : en quoi cela vous regarde-t-il ? J’ai payé ma place et je creuse sous mon siège… »
Mon histoire juive est une bonne transition pour exprimer ce que je veux dire.
Même si l’étymologie du mot religion est plutôt re-ligere - relire consciencieusement - que religare - lier ensemble -, il est clair que toute société a besoin de fonder le lien social qui relie ses membres entre eux. C’est ce que j’appelle à une « religion ». Incontestablement, ce fondement du lien social ne doit être ni disponible, ni discutable, ni objet de controverse car, sans cela, il ne peut plus fonder l’unité du groupe, et, en particulier, il ne peut plus l’imposer pour justifier de payer l’impôt pour l’autre, pour sacrifier certains de ses droits… bref, pour partager.
Je prétends que la guerre populaire naît toujours d’une absence de religion, c’est-à-dire de fondement à la solidarité avec l’autre.
Cela était vrai en Irlande, par exemple.
J’ai retrouvé le texte d’un entretien de Jerry Adams, président du Sinn Fein irlandais (La Croix, 24 décembre 1994) :
Question : La religion joue-t-elle un rôle dans le conflit ?
Réponse : Non, ce n’est pas un conflit religieux.
Question : La religion fait-elle partie de votre identité nationale ?
Réponse : En termes de perception populaire, oui, mais pas dans la réalité. La religion n’est un facteur en Irlande que dans la mesure où les Britanniques qui sont venus la coloniser n’étaient différents du reste de la population que par la religion. C’est un accident de l’histoire. Notre différend avec les Unionistes n’est pas d’ordre théologique ; c’est un problème d’allégeance politique.
Cela était vrai en ex-Yougoslavie.
Cinquante ans de marxisme avaient déchristianisé largement la population, même si les Croates et les Slovènes gardaient dans leur identité le sens de leur attachement à la foi catholique. La religion qui tenait le pays était le titisme… et la pression occidentale, en cassant le titisme trop vite, a cassé la possibilité de coexistence d’un pays.
Mais la question yougoslave à mon sens ne peut se comprendre que dans un environnement de crise politique et économique (dues à la première crise pétrolière), vécue dans la mondialisation. La mondialisation rend impossible la coexistence dans une espace réduit de communautés différentes… ce qui était une caractéristique de l’ex-Yougoslavie : d’un village à l’autre, on changeait de monde. La voiture et la télévision rendent cette coexistence dans la proximité impossible. Aux uns comme aux autres, la modernité semblait imposer une unification qui leur apparaissant comme violente…alors qu’elle apparaissait à la communauté internationale (en tout cas occidentale) comme raisonnable.
La négation de ce qui vient de l’histoire, de la culture, voire de la religion, par le libéralisme moderne, est reçue comme une haine. Alors que l’entrée dans le droit universel semble un progrès aux uns, elle est vécue comme une négation de la capacité à l’autonomie par les autres.
Incontestablement, le religieux peut être utilisé, dans bien des cas, comme un moyen de refuser l’universel et d’exiger le respect du particulier.
La modernité issue des Lumières est une modernité abstraite - dont il est hors de question de nier les qualités - mais les idées, mêmes justes, font facilement abstraction des hommes. Kant affirmait déjà, me semble-t-il, que la seule protection du monde contre une unification violente résidait dans la pluralité des langues et des religions.
Il est clair que cette pluralité pose question à notre monde, qui a cherché à la dépasser par la déclaration des droits de l’homme. Là encore, il est important de souligner l’apport de cette déclaration, mais celle-ci est plutôt défensive des droits de l’homme que reçue comme une garantie de l’identité collective d’un groupe, identité pourtant nécessaire pour trouver la sienne.
Le libéralisme, par le commerce et les droits de l’homme, a, de fait, sapé, d’une manière corrélative, les fondements de l’Etat national de la religion, de toute religion. Il conduit à se retrouver dans une crise difficilement gérable où, hors Etat et hors religion, des groupes luttent pour faire reconnaître leur identité, en se servant de la Nation et de la foi comme instruments. Le fanatisme n’est pas le religieux. C’est une utilisation du religieux.
Le libéralisme prêche la tolérance et la fin du politique.
L’argent n’a pas d’odeur…et il est de bon ton de dire respecter chaque opinion…tout en recensant - généralement avec violence - ceux qui expriment une opinion différente du consensus général…ou qui semblent ne pas accueillir de manière respectueuse toutes les opinions - . La prétention à la vérité fait horreur.
Et, après tout, vive la différence !
Mon intention n’est pas d’aller contre cette acceptation de la pluralité, mais d’en marquer les limites.
« Vive la différence ! » peut devenir assez vite : « les différences m’indiffèrent »… « Après tout, toutes les opinions se valent »… « il y a de la vérité partout ».
J’ose dire que cette attitude me pose question. Elle ouvre des perspectives au violent et au fanatique.
Car il y a de l’intolérance dans la société.
Pour les uns, ce sera le négationnisme, pour les autres (qui peuvent être les mêmes), ce sera la misère…la foi religieuse, le nihilisme, que sais-je ?
Le libéralisme qui ne se pose pas de question à propos de la différence des revenus de ceux qui peuvent exiger des sommes considérables et du sans grade, a tout intérêt à ce que la question de la justice et de la vérité ne se pose pas.
Mais, pour les autres, la question de l’intolérable se pose, et, à mon avis, doit se poser.
Il ne faut pas négocier avec Hitler…
Il faut s’interroger pour savoir quelle liberté donner aux ennemis de la justice et de la liberté.
La foi chrétienne - permettez-moi d’en témoigner - essaie d’aborder le problème en parlant du péché.
Le péché peut être qualifié d’intolérable. Il est normal de lutter contre lui et contre les structures qui le favorisent. La politique doit s’attaquer aux structures de l’injustice.
Mais le péché ne doit pas être confondu avec le pécheur.
Pour moi, Dieu n’impose rien ! Jésus meurt pour les pécheurs sans prendre le pouvoir sur eux.
Il veut leur donner l’exemple (le mot sonne ancien, je le sais) et la force d’aimer.
Incontestablement, la foi chrétienne reconnaît que l’homme peut vivre des conflits et avoir des ennemis, mais elle le supplie d’aimer ses ennemis (Mt 5. 44).
+ Mgr Michel Dubost
Évêque d’Évry - Corbeil-Essonnes
Le 12 mai 2009
Conférence CEREM